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#15 : Maires dociles, maires fragiles

Photo du rédacteur: Jeremie Gaillard
Jeremie Gaillard
il y a 6 minutes
10 min de lecture

Depuis maintenant quelques semaines, les premières orientations du budget 2027 de l’Etat sortent dans la presse ou par voie de communications plus officielles. Les chiffres de l’endettement français alertent, les prévisions alarment, et l’incapacité de réforme structurelle de notre modèle pour le préserver des nombreux vautours qui s’en délectent n’est une surprise pour personne.


Pour ne rien changer d’une recette indigeste qui n’a toujours pas permis de revigorer une bête affaiblie par des décennies de disette, les collectivités locales sont une fois encore mises à contribution pour boucher le trou. On utilise des termes barbares qui laissent à distance nos habitants sur ce qui va les toucher indirectement : baisse de la FCTVA, création du CPEB … Ce qui est sûr, c’est que nos communes sont et restent depuis de nombreuses années une formidable variable d’ajustement pour réaliser quelques économies sur le budget de l’Etat.


Entre 2013 et 2017, la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) affectée aux collectivités a notamment été amputée de 11 milliards d’euros, soit 20 % de son montant total. Depuis, elle stagne. La suppression en suivant de la taxe d’habitation, en plus de vider de sa substance la figure communale dans sa capacité à lever ses propres impôts, gage de son indépendance, a engendré d’autres pertes financières importantes. Plus récemment, l’augmentation de 12 points du taux de cotisation patronale à la CNRACL (passage de 31 à 43 %), entre 2025 et 2028, impacte à hauteur de 1 milliard d’euros supplémentaire chaque année la masse salariale des collectivités locales.


Les exemples de ce type sont nombreux. Ils alimentent d’ailleurs dangereusement un effet ciseaux qui s’articule aussi pour les communes, en complément de ces baisses de recettes, avec l’augmentation du coût de la vie communale dans un contexte inflationniste.


Les collectivités locales sont donc, par temps de recherche d’économies pour un Etat fortement endetté, une formidable variable d’ajustement pour nos dirigeants nationaux.


Mais ce terme formidable ne se veut positif que dans l’esprit de ceux qui en bénéficient. Se cache aussi derrière cette ironie non feinte une réalité moins agréable, et peut-être moins assumée également, qui met en lumière l’affaiblissement des élus locaux dans leur rapport (de force) avec l’Etat.


Car la réduction assumée, imposée et continue des capacités budgétaires des collectivités locales, en dépit même des complaintes permanentes des élus qui la subissent, est le reflet de plusieurs réalités difficiles à accepter, et plus encore, à assumer.


C’est tout d’abord, et c’est sans doute le plus embêtant, la conséquence de l’incapacité des collectivités à s’unir véritablement. Certes, la très grande majorité des communes est représentée par l’Association des Maires de France (AMF), mais ce grand rassemblement au sein d’une même entité n’est pas pour autant garant de la convergence de luttes.


Le monde des collectivités est en vérité assez protéiforme. Taille des communes, localisation géographique, niveau de richesse … Beaucoup d’autres critères définissent ce qu’est une commune. C’est bien d’ailleurs pour cela que nombre d’associations ou regroupements se superposent à l’AMF : AMRF (Association des Maires Ruraux de France), France Urbaine, Villes de France, Association Nationale des Elus de Montagne … Dans ce paysage hétéroclite, il est donc souvent difficile d’actionner un levier commun tant les intérêts peuvent diverger.


Et puis, autant l’évoquer tout de suite, les maires interagissent dans le monde politique. Ils en font partie. Ils en constituent un pan important en France, et cela même si beaucoup ont parfois du mal avec cette approche de leur fonction. Les listes « Sans Etiquette » représentent à cet égard 92 % des vainqueurs aux dernières élections municipales. Mais « sans étiquette » ne signifie pas pour autant sans convictions.


Se fédérer, c’est donc aussi savoir s’unir avec des personnes différentes de vous. Et il n’est pas sûr que le brouillage d’image que cela pourrait provoquer auprès des électeurs soit une concession acceptable pour tous, encore plus avec l’augmentation des mairies conquises par des extrêmes inconciliables entre eux. La cause n’en vaut sans doute pas toujours la peine électorale.


J’ai été un jour le témoin direct des paroles d’un parlementaire qui ne voulait pas soutenir le combat collectif mené par plusieurs communes car d’autres parlementaires, de sensibilités politiques différentes, avaient été également sollicités. Pourquoi cette posture ne pourrait pas s’appliquer aux élus locaux ? Il faudrait être naïf de ne pas le considérer tant la méfiance, la jalousie ou l’électoralisme primaire peuvent parfois influencer nos décisions. Il y a de l’ego, et les luttes sont aussi souvent des opportunités de se faire connaître, d’être médiatisé, et éventuellement de faire avancer une carrière. Cette vérité engendre nécessairement une méfiance qui peut parfois s’avérer inhibante pour beaucoup.


Sur le sujet des économies imposées sur le budget des collectivités, l’Etat semble pourtant réussir l’exploit d’unifier tout ce petit monde contre lui. Et malgré cela, rien n’évolue véritablement dans l’attitude adoptée par l’exécutif national face à l’exécutif local. Alors qu’est-ce qui bloque ?


Sans pouvoir dégager une réponse évidente à cette question, la stratégie de l’AMF face au pouvoir exécutif questionne, tant elle semble souvent se limiter à l’utilisation d’armes rhétoriques. A grand coup de communiqués de presses, de prises de paroles ou de motions, elle fustige l’assèchement des communes, le hold-up étatique, l’ingérence des hautes sphères, la technocratie des élites parisiennes ... Malheureusement, ce déplacement d’air n’a jamais véritablement permis d’obtenir de la part de l’Etat une révision de la posture qu’il défend depuis plus d’une décennie auprès des collectivités.  Il faut dire que la critique permanente n’est rien d’autre que le quotidien de l’exécutif national. Les saillies orales ou écrites de l’AMF restent donc des coups d’épée dans l’eau et se fondent dans un décor bien connu.


Et ce manque de résultats de la part d’une association solide, établie, légitime, amène en suivant une autre problématique qui pourrait être étendue à l’ensemble de notre société : celle des moyens de revendication.


Dans notre histoire récente, au moins celle du XXIe siècle, nombreux sont les combats qui n’aboutirent à aucun résultat. Les modes d’expression habituels de la colère, qui avaient permis de grandes avancées sociales au XXe siècle, semblent s’être taris, rendus moins efficaces par l’intransigeance plus exacerbée des dirigeants vers qui ils sont dirigés, qu’ils viennent du monde politique ou du monde économique.


Depuis le début du XXIe siècle, peu de mouvements sociaux ont obtenu gain de cause sur les revendications qu’ils portaient. Même les décisions gouvernementales qui suivirent les violentes manifestations des Gilets Jaunes ne débouchèrent pas véritablement sur une réponse aux problématiques soulevées. Il suffit de suivre l’actualité des derniers jours pour le comprendre. Les lycéens dans la rue depuis plusieurs semaines subissent le même sort, rejoignant la longue liste des éprouvés de cette stratégie de la sourde oreille : pompiers, forces de l’ordre …


Dans le privé, la grève menée il y a quelques années par des journalistes d’i-télé (devenue C News depuis) pour protester contre la présence à l’antenne de Jean-Marc Morandini, condamné pour corruption de mineurs, n’avait aucunement fait céder le propriétaire de la chaine, Vincent Bolloré. Les revendications qui aboutissent à une amélioration des conditions de travail de ceux qui les portent sont de plus en plus rares. Sur ce point précis, sans doute parait-il nécessaire de préciser que les motivations ont changé : elles ne sont plus menées pour acquérir des droits, mais surtout pour ne plus en perdre. Cette réalité change l’essence même des résultats obtenus.


La radicalisation et la fermeté des dirigeants s’oppose désormais à la radicalisation des requérants. Quant à savoir qui est à l’origine de celle de l’autre, chacun aura son idée sur la question.


Le monde des élus est confronté à la même difficulté et au même dilemme que tous les mécontents de notre société qui ne se reconnaissent plus, ou plus assez, dans la pratique de l’Etat telle qu’elle est menée. Pour eux aussi, le rapport est devenu tellement déséquilibré entre ses prérogatives propres et celles de celui à qui il veut parfois s’opposer qu’ils se retrouvent dépouillés de toute capacité réelle de « nuisance » pour se faire entendre.


Lors d’un autre combat collectif mené sur notre territoire intercommunal s’était posée la question des actions pouvant être envisagées pour attirer l’attention des services de l’Etat sur la problématique que nous défendions. Nous avons réfléchi et débattu pendant un temps certain, et pour autant, nous ne parvinrent à l’issue de notre réunion à établir un plan d’action qui fasse consensus.


La question est d’importance : comment les maires de France peuvent-ils exprimer leur colère de manière audible dans une époque ou la radicalité du « non » est souvent la seule stratégie qui leur est opposée, même par ceux censés défendre leurs droits ?


Ne pas communiquer les résultats des élections quand nous les organisons : c’est prendre le risque de devoir refaire les élections, et passer une journée au bureau de vote à absorber le mécontentement de nos habitants obligés de se déplacer à nouveau. Apposer des banderoles dans nos communes : cela leur en touche une sans faire bouger l’autre comme le veut désormais l’adage présidentiel. Ne pas répondre à certaines demandes ou ne pas communiquer certaines informations aux préfectures : c’est prendre le risque de se tirer une balle dans le pied pour faire avancer nos projets.


L’actualité des derniers jours, avec les émeutes du 17 octobre 2026, a parfaitement confirmé cette problématique. Des mairies ont été brûlées, des quartiers entiers de certaines villes se sont retrouvées livrés à la furie et des espaces publics ont été saccagés. Les élus locaux se sont retrouvés en première ligne d’un front qu’ils ne commandaient pas. Comme d’habitude, ils ne rechigneront pas à être au rendez-vous de l’après. Ils devront assurer la remise en état de ces espaces, l’accompagnement de proximité des commerçants, la reconstruction des bâtiments. Ils le feront en maugréant, à raison, mais ils le feront.


Mais derrière leur colère légitime qui fait la une des journaux, quels autres moyens d’expression de leur exaspération ont-ils ? Le maire de Limoges a bien évoqué la possibilité de faire démissionner l’ensemble de son conseil municipal. Au-delà de cette menace, qui conserve une portée uniquement symbolique pour l’Etat, et quelques demandes de comptes au gouvernement, que peuvent réellement faire les maires aujourd’hui pour inverser la tendance ?


Les élus locaux sont donc confrontés à cette semblable difficulté d’écoute, de besoin de changement et de rejet d’un pouvoir uniquement descendant qui touche désormais beaucoup de couches de la société.


Ils ont qui plus est une difficulté supplémentaire à gérer : ils sont aussi la représentation de ce qu’ils cherchent à faire infléchir : l’autorité, le pouvoir, les institutions françaises. Si la partition est mal jouée, ils se retrouvent à provoquer chez le citoyen une amalgamation entre les carences des hommes qui représentent le pouvoir central et celles de ceux qui représentent le pouvoir local. Par ces temps de disette intellectuelle où tout s’oriente vers l’extrémisme de la simplification à outrance, c’est un risque aux conséquences désastreuses qui ne peut être pris à la légère. Car c’est scier la branche sur laquelle on se trouve, même si le problème n’est pas réellement là, puisque l’arbre est en train d’être tronçonné …


Cette incapacité des maires de France à se rebeller collectivement est aussi la conséquence de la stratégie d’assèchement des collectivités menée depuis plusieurs décennies par l’Etat.

Les prérogatives des élus locaux ont été rognées. En matière d’urbanisme par exemple, l’Etat a repris la main au travers de nombreux textes législatives et cloisonne les Plan Locaux d’Urbanisme Intercommunaux qu’il impose aux territoires. Sur d’autres sujets, comme la gestion des inondations, il transfère ses compétences sans les budgets associés, fragilisant encore davantage des collectivités dont il réduit de manière méthodique les capacités budgétaires. Le monopole de l’Etat sur la définition même de ce que devrait être une collectivité est devenu presque une logique acceptée. Il est pourtant usant, décourageant, inopérant, source d’érosion de l’efficacité de l’action publique, et donc moteur de sa remise en cause.


Les normes, textes et règlements se sont eux multipliés pour borner l’action communale. L’indépendance réfléchie des élus locaux dans l’imaginaire des citoyens ne l’est déjà plus véritablement dans les faits aujourd’hui. Plus de cadrage et de contrôle par l’Etat, c’est moins d’indépendance pour les collectivités.


Je rajouterais, sans le redévelopper, ce qui a fait l’objet d’introduction pour cet article, à savoir la mise sous tutelle du budget des collectivités locales.  Suppression de la taxe d’habitation, baisse des dotations, réduction des enveloppes de subvention …, la dépendance financière des communes est aussi l’une des explications du silence contenu des élus locaux face à l’un de ses principaux argentiers. Plus de dépendance à l’Etat, c’est également plus de soumission pour les collectivités.


Toutes ces évolutions appliquées aux collectivités ont autant mis en difficulté la capacité d’action des élus locaux qu’en prolongation sa légitimité à occuper leur poste. Une fois vidé de leur contenu, se pourrait-il que les citoyens finissent par les penser inutiles en plus d’être incompétents ? L’absence de réaction forte des élus locaux face au démantèlement méticuleux de ce qu’ils sont peut d’ailleurs conforter ce raccourci.


Plus de dépendance, moins de moyens, un pouvoir réduit et cadré, il n’en faut pas beaucoup plus (même s’il y en a davantage) pour expliquer en partie les difficultés des élus locaux dans leur volonté de rééquilibrer leur relation avec l’Etat. Ajoutons à cela que, comme dans chaque crise, la solidarité se fait toujours moindre quand l’objectif premier de chacun est déjà d’essayer de survivre à ses propres besoins et de boucler ses fins de mois. On regarde toujours d’abord le contenu de son assiette avant de lever les yeux à l’horizon en direction du chemin à emprunter.


Avec objectivité, ne sommes-nous donc pas responsables en partie, par nos faiblesses, de notre nouvelle condition ?


Cette contenance et mesure des élus locaux aura-t-elle cependant une limite ?


Jusqu’à quel point accepterons nous d’être déplumés avant de faire enfin céder la digue de la retenue républicaine ?


Par quels moyens saurons-nous être entendus sans tomber dans l’errance ?


Quand viendra le temps pour les élus de dire véritablement Stop ! ?


Par pour eux, pas pour la préservation de leur pouvoir, pas pour la conservation de leurs indemnités, pas pour des plans de carrière … Mais parce qu’ils ont la parfaite conscience que cette stratégie conduit à la dégradation des conditions de vie des Français. Car réduire la place des collectivités dans cette équation est une erreur stratégique fondamentale tant elles ont un rôle crucial de proximité, de compréhension des enjeux de société, et d’action.


Les élus locaux ont une grande part de courage en eux, c’est indéniable. Ils le prouvent quotidiennement, eux qui sont confrontés sans possibilité de retraite à la triste décadence de notre pays : repli des services publics, remise en cause du modèle social et solidaire, crise économique, questionnement identitaire, désengagement de l’Etat sur la santé, la sécurité, la justice, l’éducation … Ils sont en prise direct avec ce contexte compliqué et continuent sans relâche d’agir pour infléchir la dangereuse tendance.


Mais il faut néanmoins reconnaître que leur docilité face à un pouvoir qui les assèche questionne, eux qui sont pourtant souvent hommes ou femmes de caractère.


Ce trait de personnalité ne semble pourtant pas suffire pour engager un véritable mouvement de rééquilibrage des forces. Le risque est donc réel de voir leur perte d’influence continuer de croître, jusqu’à remettre en question leur existence même.


Faudra-t-il attendre d’être au bord du précipice pour repousser enfin ceux qui nous en approche ?


Espérons que nous n’en arriverons pas là, et que nous saurons passer des combats de posture aux actes véritablement engageants.



 
 
 

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